Depuis fin 2025, le prix des mémoires flash NAND s’est envolé. Un die NAND TLC de 1 Tb, facturé environ 4,80 $ en juillet 2025, atteignait déjà près de 10,70 $ dès novembre 2025, soit plus du double en seulement quatre mois. Au premier trimestre 2026, les prix contractuels du NAND ont progressé d’environ 55 à 60 % en trois mois, et une nouvelle hausse de l’ordre de 70 à 75 % était anticipée pour le trimestre suivant. Sur certains SSD d’entreprise (30 To en TLC par exemple), la hausse se compte en plusieurs centaines de pour cent depuis le milieu de l’année 2025. Ces chiffres ne sont pas anecdotiques : ils changent la manière dont une entreprise doit gérer son stockage, ses sauvegardes et son parc de disques de rechange.

Pourquoi les SSD et disques durs coûtent plus cher (et se font plus rares)
La cause la plus largement rapportée par le secteur tient en une phrase : la production de mémoire flash et de disques durs est massivement absorbée par les datacenters IA des grands hyperscalers (Amazon, Google, Microsoft, Meta, OpenAI…). Une partie de la capacité de fabrication qui aurait servi à produire du NAND classique est aussi redirigée vers la HBM, la mémoire haute bande passante destinée aux serveurs IA, nettement plus rentable pour les fabricants que le stockage grand public ou professionnel standard.
Résultat : les usines tournent, mais pas pour vous. Phison, acteur reconnu du secteur des contrôleurs SSD, indiquait ainsi que la capacité de production NAND pour 2026 était déjà, pour l’essentiel, vendue à l’échelle de toute l’industrie. Autrement dit, même en acceptant de payer plus cher, trouver le modèle exact de disque dont vous avez besoin peut désormais prendre du temps.
Sur l’horizon de sortie de crise, les avis divergent selon les sources : certains analystes évoquent une stabilisation possible dès la fin de l’année 2026, tandis que plusieurs acteurs industriels parlent d’un retour à des prix plus raisonnables situé plutôt en 2027, voire au-delà. Aucune date ne fait consensus, et il serait imprudent de présenter l’une d’elles comme certaine.
Ce que ça change concrètement pour votre entreprise
Sur le papier, une pénurie de composants ressemble à un problème d’achat. En pratique, elle a un impact direct sur la disponibilité de vos données, pour plusieurs raisons.
- Remplacer un disque en panne dans une baie RAID peut désormais prendre plus de temps qu’il y a un an : le délai d’approvisionnement s’allonge et le modèle exact, souvent imposé par la compatibilité du système, devient plus difficile à retrouver rapidement.
- Le coût du remplacement a lui aussi grimpé, parfois de façon significative selon les segments de capacité et d’interface.
- La tentation de prendre « le disque disponible » plutôt que le modèle réellement adapté augmente en période de tension sur les stocks, avec un risque accru d’incident au moment du remplacement.
- Les stocks de disques de rechange (spares) et le renouvellement du matériel de sauvegarde subissent la même pression que le matériel de production.
Des délais d’approvisionnement qui se comptaient auparavant en jours peuvent désormais se compter en semaines selon les références. Pour une entreprise qui gère une infrastructure de stockage professionnelle, ce n’est pas un détail logistique : c’est le temps pendant lequel une baie en mode dégradé reste exposée à une seconde panne, sans filet de sécurité.
Le piège SMR : le mauvais disque au mauvais moment
C’est peut-être le point le plus important à retenir de ce contexte, et le moins visible pour qui n’est pas du métier. Les plus grosses capacités de disques durs récemment annoncées par les fabricants, au-delà d’environ 26 à 30 To chez certains, utilisent une technologie d’enregistrement appelée SMR (Shingled Magnetic Recording, ou enregistrement magnétique en tuiles). Cette technologie permet d’empiler davantage de données sur un même plateau, mais elle n’est en général pas adaptée à un usage en RAID conventionnel : les écritures y sont plus lentes, et surtout, les reconstructions de baie (rebuilds) y sont bien plus longues que sur un disque classique en CMR (Conventional Magnetic Recording).
La capacité CMR classique, elle, reste plus limitée et donc plus difficile à trouver en pleine pénurie. C’est précisément cette combinaison qui pose problème : au moment où un disque tombe en panne dans une baie et où il faut le remplacer vite, la tentation de prendre « ce qui est disponible » plutôt que le bon modèle (bonne technologie, bonne interface, capacité identique aux autres disques de la grappe) devient plus forte. Or c’est exactement ce type de compromis technique qui peut transformer un remplacement de routine en incident grave, voire en échec de reconstruction et perte de données sur l’ensemble de la baie.
Si ce sujet vous concerne, notre article sur la reconstruction RAID sans perte de données détaille pourquoi un rebuild mal préparé aggrave souvent la situation initiale plutôt que de la résoudre.

Ce que nous recommandons de mettre en place dès maintenant
Le message n’est pas qu’il n’y aura plus de disques disponibles. Le message est que, dans le contexte actuel, chaque panne matérielle devient plus longue et plus coûteuse à traiter correctement, ce qui augmente mécaniquement le risque d’improvisation au moment où on peut le moins se le permettre. Voici les points sur lesquels nous conseillons d’agir en priorité.
1. Anticiper un stock de disques de rechange identiques
Attendre la panne pour chercher le bon modèle, c’est prendre le risque de ne pas le trouver à temps, ou de devoir accepter un compromis technique dans l’urgence. Constituer dès maintenant un petit stock de disques strictement identiques (même modèle, même capacité, même firmware si possible) à ceux déjà en production reste la protection la plus simple contre les délais actuels.
2. Vérifier précisément les caractéristiques avant tout achat de remplacement
Capacité, interface, et surtout technologie d’enregistrement (CMR ou SMR) : ces caractéristiques doivent être vérifiées avant l’achat, pas au moment de l’insertion dans la baie. Se fier uniquement à la disponibilité immédiate d’un disque, sans confirmer sa compatibilité technique avec le reste de la grappe, est le raccourci le plus risqué en période de tension sur les stocks.
3. Ne pas repousser le remplacement préventif
Un disque qui montre des signes de faiblesse au niveau des données S.M.A.R.T. (secteurs réalloués, erreurs de lecture en hausse…) doit être remplacé avant la panne complète, pas après. En période de pénurie, attendre la défaillance totale revient à démarrer le processus de remplacement au pire moment, celui où les délais d’approvisionnement sont les plus longs.
4. Sanctuariser le budget sauvegarde
La règle 3-2-1 (trois copies des données, sur deux supports différents, dont une hors site) n’a jamais été aussi utile qu’aujourd’hui. C’est justement quand l’infrastructure de production devient plus fragile, à cause de délais de remplacement allongés, qu’un filet de secours indépendant prend toute sa valeur. Réduire le budget sauvegarde pour absorber la hausse du coût du matériel serait un mauvais calcul.
5. Documenter précisément vos configurations RAID
Modèles de disques utilisés, tailles de bande (stripe size), ordre des disques dans la grappe, version du firmware du contrôleur : cette documentation, souvent négligée, fait gagner un temps précieux si une intervention de récupération de données devient nécessaire. Elle permet aussi d’éviter, au moment du remplacement, l’erreur qui consiste à introduire un disque dont les caractéristiques ne correspondent pas exactement à celles attendues par le contrôleur.
Anticiper plutôt que subir
La pénurie de mémoire flash et de disques durs, documentée par de nombreux acteurs du secteur depuis fin 2025, n’a rien d’un phénomène passager mineur. Elle redessine, pour un moment, les règles de gestion du stockage en entreprise : délais plus longs, coûts plus élevés, et surtout tentation accrue de compromis techniques au pire moment possible. Une baie RAID en mode dégradé, un disque de sauvegarde vieillissant qu’on repousse sans cesse à remplacer, un rebuild lancé avec le premier disque disponible plutôt qu’avec le bon modèle : ce sont exactement les situations qui, une fois la panne survenue, nous amènent le plus souvent des cas complexes de perte de données.
Si malgré ces précautions un incident survient, sur un système RAID ou sur un disque dur isolé, mieux vaut arrêter toute nouvelle tentative de reconstruction ou de réparation avant d’aggraver la situation, et faire appel à des professionnels de la récupération de données.
