Quand un disque dur se met à faiblir, le réflexe est presque toujours le même : relancer une analyse, copier les fichiers importants en urgence ou installer un logiciel de récupération. Chacune de ces actions sollicite un support dont personne ne sait combien d’accès il supportera encore. Les laboratoires font l’inverse : ils figent d’abord l’état du disque dans une copie fidèle, puis travaillent uniquement sur cette copie. Voici pourquoi cette étape change tout, comment elle se réalise et où s’arrête ce que peut faire un logiciel.

Copie de fichiers ou clone secteur par secteur : deux opérations différentes

Copier des fichiers, c’est demander au système d’exploitation de lister ce qu’il voit, puis de lire chaque fichier l’un après l’autre. L’opération dépend donc entièrement du système de fichiers : si la table qui décrit l’arborescence est abîmée, ou si un seul secteur d’un fichier est illisible, la copie s’interrompt ou saute le fichier. Elle ne contient ni les fichiers supprimés récupérables, ni l’espace non alloué, ni les structures internes (tables de partitions, métadonnées) dont un outil de récupération a justement besoin.

Un clone secteur par secteur ignore tout cela. Il lit le support bloc après bloc, sans chercher à comprendre ce qu’il contient, et reproduit chaque secteur à l’identique sur un autre disque (clone) ou dans un fichier (image). Les outils de récupération peuvent ensuite travailler sur cette reproduction comme sur le disque d’origine, avec tout son contenu, y compris les parties que le système ne sait plus interpréter.

CritèreCopie de fichiersClone ou image secteur par secteur
Ce qui est luLes fichiers que le système de fichiers sait encore listerTous les secteurs lisibles, sans interprétation
Fichiers supprimés et espace non allouéNonOui
Structures (partitions, métadonnées)NonOui
Réaction à un secteur illisibleFichier en erreur ou copie interrompueLe secteur est signalé, la copie continue (selon l’outil)
Usage ensuiteConsultation directe des fichiers copiésAnalyse et récupération sur la copie
Schéma comparant une copie de fichiers, qui ne reprend que les fichiers visibles du système de fichiers, et un clone secteur par secteur, qui reproduit tous les secteurs lisibles du disque source

Pourquoi ne jamais travailler sur l’original d’un disque défaillant

Sur un disque en bonne santé, relire un fichier cent fois ne change rien. Sur un disque qui présente un défaut, chaque lecture est un risque. Un logiciel de récupération classique parcourt l’ensemble de la surface, souvent en plusieurs passes, et relit sans cesse les mêmes zones fragiles. Un disque dont la tête peine à lire ou dont la surface se dégrade peut basculer d’un état « lent mais lisible » à « ne répond plus » en cours d’analyse, sans prévenir.

Le raisonnement est donc simple. Une analyse directe qui échoue à mi-parcours laisse un disque encore plus abîmé et une seule tentative consommée. Un clonage, même interrompu, laisse une copie partielle de ce qui a été lu, sur laquelle le travail peut continuer.

Il y a un second danger, souvent sous-estimé : les écritures involontaires. Brancher un disque sur un ordinateur peut déclencher des opérations d’écriture (journal du système de fichiers, indexation, proposition de réparation automatique). Lancer un outil de réparation comme chkdsk ou fsck sur un disque qui renvoie des erreurs d’entrée-sortie modifie justement les structures dont la récupération a besoin. La documentation de GNU ddrescue le formule sans détour : il ne faut jamais tenter de réparer un système de fichiers sur un disque qui présente des erreurs d’entrée-sortie, sous peine de perdre encore plus de données.

Enfin, le clone offre un droit à l’erreur. Si une première tentative de reconstruction de partition échoue ou donne un résultat incohérent, on repart de la copie, sans rien avoir abîmé. C’est aussi le moment de rappeler quelques signes qui doivent déclencher ce réflexe : cliquetis ou grattements (voir notre article sur que faire si votre disque dur fait du bruit), disque qui disparaît par intermittence, lenteurs extrêmes ou compteurs SMART qui se dégradent. Parmi les attributs SMART qu’un grand opérateur de stockage (Backblaze) surveille pour anticiper les pannes figurent les secteurs réalloués (attribut 5), les secteurs en attente (197) et les secteurs non corrigibles (198) : dès que l’un d’eux est supérieur à zéro, il y a matière à investiguer.

Ce que les outils logiciels savent faire

Trois outils reviennent le plus souvent, chacun avec un champ d’usage distinct.

  • dd : l’outil Unix historique de copie de blocs. Avec l’option conv=noerror, il poursuit après une erreur de lecture, mais il lit de façon linéaire, sans stratégie face aux zones défectueuses, et ne garde aucune trace de ce qui a été lu ou non. Utilisé avec de grands blocs, une seule erreur peut faire perdre le bloc entier.
  • Clonezilla : une suite de clonage et de sauvegarde qui démarre depuis une clé USB. Elle vise surtout la duplication et la migration de disques. Son mode de reprise sur erreurs (option « rescue ») n’est pas activé par défaut.
  • GNU ddrescue : l’outil de référence en logiciel libre pour les supports abîmés. Malgré son nom, il n’a aucun lien de conception avec dd.

Ce qui distingue ddrescue tient en quelques principes, décrits dans son manuel officiel. Il tient un fichier de suivi (le « mapfile ») qui note l’état de chaque zone : le travail peut être interrompu puis repris exactement là où il s’était arrêté, et seuls les blocs nécessaires sont relus. Il copie d’abord les zones saines et repousse les zones difficiles à plus tard, en suivant cinq phases (copie, découpage, balayage, grattage, nouvelles tentatives). Les versions récentes limitent aussi les déplacements de têtes, qui sont une cause d’usure supplémentaire sur un disque fragile. Il n’écrit pas de zéros à la place des secteurs illisibles, et une nouvelle exécution sur la même destination comble les trous sans effacer ce qui a déjà été récupéré.

Quelques règles de prudence s’appliquent à tout clonage logiciel. Le disque de destination doit être distinct de la source et au moins aussi grand, car son contenu sera écrasé. Les noms de périphériques (par exemple /dev/sdb) peuvent changer d’un redémarrage à l’autre : il faut vérifier le modèle et le numéro de série avant de lancer l’opération. La source ne doit pas être montée en lecture-écriture pendant la copie. Et une destination qui contient des partitions ne doit pas être ouverte par un système d’exploitation qui proposerait de les « réparer ».

Schéma des cinq phases de ddrescue (copie, découpage, balayage, grattage, nouvelles tentatives) avec la carte du disque et le fichier de suivi mapfile

Les limites du clonage logiciel sur un disque en panne physique

  • Le noyau garde la main sur les erreurs. Lorsqu’un disque ne répond plus, c’est le système qui décide combien de temps il attend. Le manuel de ddrescue reconnaît lui-même qu’un disque en mauvais état peut bloquer l’outil longtemps, jusqu’à ce que le noyau abandonne.
  • Aucun contrôle sur le matériel. Un logiciel ne choisit pas quelle tête de lecture utiliser, ne coupe pas l’alimentation pour relancer un disque qui s’est figé et ne limite pas finement le courant ou les temporisations.
  • Rien à cloner si rien n’est lisible. Un disque qui n’est pas détecté, dont le moteur ne démarre pas ou dont les têtes sont endommagées ne renvoie aucune donnée au logiciel. La panne se règle d’abord côté matériel, en laboratoire, avant même de parler de clonage.
  • Les nouvelles tentatives ont un coût. Insister sur une zone illisible avec un disque mécaniquement atteint accélère la dégradation. Plus la panne est physique, moins la lecture répétée est une bonne idée.

En clair : le clonage logiciel est adapté aux pannes légères, comme des secteurs défectueux isolés sur un disque dont la mécanique fonctionne. Dès qu’il y a des bruits anormaux, une détection instable ou un disque qui se fige, il faut s’arrêter et passer à une autre approche. Sur un disque dur dont l’intérieur est atteint, la bonne décision est de ne pas insister.

Les imageurs matériels : lire autrement un disque instable

Les laboratoires utilisent des équipements dédiés, par exemple DeepSpar Disk Imager, Atola Insight ou les systèmes PC-3000. Un imageur matériel dialogue directement avec le disque et gère lui-même les erreurs, au lieu de laisser le système d’exploitation décider. D’après la documentation du constructeur Atola, son imageur propose notamment l’imagerie multipasse des disques endommagés, la prise en charge automatisée des disques qui se figent, et une imagerie sélective par tête, où chaque tête de lecture est traitée selon son état déterminé lors du diagnostic.

Pour protéger la source, l’investigation numérique utilise un bloqueur d’écriture matériel, qui empêche physiquement toute écriture sur la source, et calcule une empreinte (SHA-256 par exemple) de la source et de la copie pour attester qu’elles sont identiques.

Cas particulier : les grappes RAID et les NAS

Pour un serveur RAID, la règle est identique mais le volume change d’échelle : chaque disque membre doit être cloné individuellement, en notant son emplacement d’origine, avant toute reconstruction ou tentative d’assemblage. Un rebuild sur des disques déjà fragiles sollicite fortement chacun d’eux.

Les bons réflexes avant tout clonage

  • Arrêter d’utiliser le disque dès les premiers signes de panne, et l’éteindre si des bruits anormaux apparaissent.
  • Ne lancer ni formatage, ni réinstallation, ni outil de réparation du système de fichiers sur le disque concerné.
  • Éviter les remèdes de fortune. Le passage au congélateur, par exemple, n’a pas d’intérêt, comme l’explique notre article sur l’astuce du congélateur.
  • Ne pas ouvrir le disque en dehors d’une salle blanche : la moindre poussière sur les plateaux aggrave la situation.
  • Prévoir une destination séparée, de capacité suffisante, et ne jamais installer un outil de récupération sur le disque défaillant lui-même.
  • En cas de signes mécaniques, confier le disque à un laboratoire plutôt que de multiplier les essais logiciels.

Cloner avant de récupérer, c’est transformer une situation où chaque erreur est définitive en une situation où l’on peut essayer, corriger et recommencer. Le logiciel convient aux pannes légères ; dès que la mécanique est en cause, l’équipement spécialisé et l’intervention en laboratoire prennent le relais. Si votre disque présente des signes de faiblesse, le plus sûr est de ne plus le solliciter et de demander un avis avant d’agir.